Plon
ISBN: 2–259-19353–6
CHAPITRE PREMIER
Elliot Steil s’assit sur un banc de pierre à l’ombre des arbres du square. Il posa sa cheville gauche sur son genou droit, fit glisser à terre un vieux mocassin à glands usé jusqu’à la corde et commença à se masser le pied. Deux minutes plus tard, il passa à son pied droit. Puis il posa ses deux talons sur le ciment de l’allée et, tout en se tenant au banc, il agita les orteils.
Rude journée, se dit Steil. Ses réserves de sucre et de café s’étaient toutes deux épuisées F avant-veille et, en guise de petit déjeuner, il avait dû se contenter d’un morceau de pain rassis d’environ quarante grammes arrosé d’un verre d’eau fraîche. A la suite de quoi il s’était aperçu que le pneu arrière de son vélo était crevé. Il avait donc marché jusqu’à l’arrêt de bus, où il avait attendu pendant soixante-quinze minutes, et, à 10 h 02, avec deux heures et deux minutes de retard, il avait passé sa carte dans la pointeuse de l’Institut polytechnique où il enseignait l’anglais.
Le déjeuner avait consisté en un triste et fade mélange de riz et de haricots rouges mal cuits accompagné de tomates trop mûres. Le professeur avait quitté le bâtiment à 17 heures, en se demandant s’il devait encore consacrer une part de son temps libre aux transports publics quasi inexistants de La Havane. Parce qu’une coupure de courant générale était prévue de 21 heures à 23 heures et que des tâches domestiques l’attendaient chez lui, il avait décidé de parcourir à pied les huit kilomètres qui le séparaient de son domicile.
Quand il se déplaçait à vélo ou en bus, Steil oubliait souvent les problématiques métatarses qu’il avait hérités de quelque ancêtre inconnu. Mais après quarante ou cinquante minutes de marche, les semelles orthopédiques qu’il insérait dans toutes ses chaussures devenaient totalement inefficaces.
Steil soupira et leva les yeux. Deux adolescents passaient dans l’allée. Leur conversation s’interrompit et ils lui jetèrent un coup d’œil avant d’échanger un grand sourire. Celui qui portait un ballon sous le bras, un blond efflanqué chaussé de baskets montantes assez sales et vêtu d’un short trop grand pour lui, leva la tête et se boucha le nez.
« Pouah ! T’aurais pas un masque à gaz ? » lança d’un ton railleur le plus grand des deux garçons, un jeune Noir à la peau claire.
Plies en deux, ils émirent toute une série de hoquets et grognements qu’ils voulaient faire passer pour des éclats de rire. Et quand, quelques pas plus loin, ils en eurent assez de ricaner, ils se frappèrent dans les mains, un coup à hauteur de l’épaule, l’autre au niveau de la taille, et reprirent leur conversation.
Steil ne leur en voulut pas ; bien au contraire, il sourit avec amusement. Il savait ses pieds parfaitement inodores, et après vingt ans d’enseignement, il avait appris à connaître les adolescents. Si quelque chose le contrariait, c’était le mauvais espagnol que parlaient ces gamins. S’ils écorchaient et estropiaient leur langue maternelle, quelles chances avaient-ils d’en apprendre une autre ? Chaque année, les élèves qui maîtrisaient l’espagnol étaient de moins en moins nombreux. Ou plutôt de moins en moins nombreuses. Car il s’agissait généralement de filles. Pour éviter de se faire ridiculiser par leurs camarades, les garçons qui s’exprimaient correctement, à l’écrit comme à l’oral, étaient obligés de s’en cacher.
Le jeune blond dégingandé se mit à dribbler de la main gauche et, tout en bavardant, les deux gamins s’éloignèrent
d’un pas chaloupé. Steil remit ses mocassins et reprit sa route.
Une heure plus tard, alors qu’il arrivait au coin de sa rue, une troupe d’enfants surexcités fonça dans sa direction. Ils s’agglutinèrent autour de lui en parlant tous à la fois d’une voiture neuve qui brillait de tous ses chromes et d’un touriste. Sachant que l’épuisement pouvait le faire sortir de ses gonds, Steil essaya d’échapper aux enfants. Mais ces derniers lui bloquèrent le passage, sautant dans tous les sens en hurlant que l’Americano leur avait donné des chewing-gums. Steil s’arrêta net et leur lança un regard si furieux qu’ils se turent aussitôt.
—O.K., Lemar. Qu’est-ce qui se passe ?
—Il y a un Americano qui vous cherche, m’sieur. Il est arrivé dans cette voiture, répondit le jeune garçon en tendant la main droit devant lui. Et il nous a donné des chewing-gums.
Trop surpris pour réagir, Steil continua de fixer l’enfant de neuf ans face à lui, chef incontesté du groupe.
—Très bien, merci, Lemar, dit-il en se reprenant. C’est bon, les enfants, je n’ai plus besoin de vous.
Alors seulement il se retourna pour regarder la Toyota Corolla gris perle garée le long du trottoir devant son immeuble. Ses plaques d’immatriculation étaient celles d’une voiture de location pour touriste. Quelqu’un était assis au volant. Avec des mouvements très las, Steil s’approcha de la portière avant gauche, posa sa main sur le toit et se pencha. Le conducteur, un homme qui ne devait pas avoir loin de soixante-dix ans, releva la tête. Les yeux écar-quillés, il ouvrit la bouche, comme frappé de stupeur.
—Vous cherchez quelqu’un ? demanda Steil.
Dieu merci, enfin quelqu’un qui parle anglais, dit l’homme. « S’iou plaît, s’iou plaît », c’est tout ce qu’ils savent dire… Oui, je cherche Elliot Steil.
—C’est moi.



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