Editions du Rocher
ISBN: 2–268-05431–4
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L’une des plus grandes curiosités du Parque de la Quinta à Miramar, quartier résidentiel de La Havane, ce sont des ficus qui, parvenus au ternie de leur croissance, atteignent une hauteur de dix-huit mètres. Leurs innombrables pieds s’enfoncent dans l’argile rouge du jardin public, y prennent racine et forment des troncs supplémentaires autour du tronc principal. Les touristes amoureux de la nature qui passent sur la Cinquième Avenue dans leur voiture de location ralentissent pour les admirer, bouche bée, se garent le long du trottoir, au risque d’une contravention, et sortent se photographier ou se filmer à côté de ces gigantesques végétaux.
En général, dans ce cas-là, le policier en faction dans une guérite métallique devant la résidence de l’ambassadeur de Belgique à Cuba, un hôtel particulier restauré d’une blancheur éclatante situé à l’angle de la Cinquième Avenue et de la 24e Rue, se met à diffuser dans l’émetteur-récepteur fixé sur son épaule gauche le message suivant : «41 à 04. A 314 sur la Cinquième Avenue entre la 24e et la 26e Rue. Numéro d’immatriculation T-003 57.» Ensuite, il attend de voir si une voiture de patrouille va coller un PV au contrevenant. Mais ce matin-là, le vendredi 26 mai 2000, le jeune flic de service, tout occupé à reluquer une joggeuse qui faisait le tour du parc, manqua de signaler la Hyundai noire qui s’était arrêtée illégalement sur la Cinquième Avenue pour y déposer un homme à la fois grand et gros.
Les cheveux blonds de la joggeuse, coiffés en une queue-de-cheval qui lui tombait au milieu de dos, se balançaient gracieusement. Un sweat-shirt vert clair recouvrait un minuscule soutien-gorge sous
lequel pointaient de petits seins ; un caleçon noir en Lycra moulait des hanches rondes et généreuses et des cuisses bien proportionnées ; des socquettes en coton et des tennis complétaient sa tenue. Le flic ne s’intéressait ni aux longs sourcils de la jeune femme, ni à ses yeux couleur miel, ni à son nez droit ou à ses lèvres fines ; il contemplait son derrière… pas assez volumineux à son goût.
- Jolie temba, commenta-t-il, utilisant le terme cubain argotique qui désigne une belle femme autour de la quarantaine.
L’homme qui l’escortait, à quelques mètres derrière elle, grand et élancé, avait l’air d’un intellectuel d’une cinquantaine d’années qui ne s’était décidé à faire du sport régulièrement qu’après une étude approfondie des bienfaits de l’exercice physique. Cette impression était renforcée par son regard bleu à l’air innocent et son visage rasé de près. Il dépassait la jeune femme — qui mesurait un mètre soixante-cinq — d’une quinzaine de centimètres et avait les cheveux courts, couleur cuivre, en partie recouverts d’un bandana tressé de coton blanc. Un sweat-shirt violet recouvrait sa poitrine et son ventre plat ; des jambes poilues dépassaient de son ample short bleu. Comme il portait des Reebok sans chaussette, on remarquait ses chevilles maigres.
Les joggeurs tournèrent à l’angle de la 24e Rue et poursuivirent leur quatrième tour du parc sur le trottoir de la Cinquième Avenue. Leurs visages luisaient et la sueur auréolait leurs sweat-shirts sous les aisselles. Leur peau, aux endroits où on pouvait la voir, était toute rosé.
Et c’est cette couleur caractéristique qui fit supposer au policier que les joggeurs étaient des «611», le code correspondant aux étrangers. À La Havane, parmi les Blancs, ce qui distingue généralement les Cubains des étrangers, d’un coup d’œil et de loin, c’est le bronzage. À Miramar, surtout, dans ce quartier où les ambassades et les bureaux des multinationales sont souvent flanqués d’habitations privées, on a peu de chances de se tromper lorsqu’on essaie de déterminer qui n’est pas du pays.
Les vêtements ne sont pas un indice parfaitement fiable. Bien que la plupart des Cubains s’habillent modestement, le nombre de ceux qui s’affichent en jogging de marque et tennis tape-à-Pœil — tenue fétiche de nombreux touristes — est en constante augmentation, proportionnelle à l’accroissement, année après année, des sommes versées par les Cubains vivant à l’étranger. En revanche, la peau rouge ou rosé, contrastant avec le teint bronzé toute l’année, est un signe qui ne trompe pas.
Quelques rares rayons de soleil filtraient à travers la dense voûte de feuillage recouvrant le parc ; au sol, des taches de gazon survivaient difficilement à côté du fin gravier. Un jardinier ratissait les feuilles mortes. Le parfum de la rosée et des plantes se perdait dans les gaz d’échappement provenant du flot incessant de véhicules qui filaient à toute allure sur la chaussée. Les moineaux et les quiscales picorant près des allées sinueuses regagnaient la sécurité des branches et brindilles à l’approche des promeneurs. Une vieille femme nettoyait une pergola de dix mètres de haut. On aurait dit une sorcière verruqueuse, le chat et le chapeau en moins.
Le couple passa devant un buste du général Prado, président du Pérou au xixe siècle, partisan de l’indépendance cubaine, puis tourna à l’angle de la 26e Rue. Ils s’étaient familiarisés avec le quartier en faisant leur jogging au même endroit et à la même heure pendant trois jours consécutifs, de 7 h 45 à 8 h 15. De l’autre côté de la rue, l’église catholique de Santa-Rita-de-Casia avait déjà ouvert ses portes aux paroissiens et aux touristes.
Les joggeurs, à l’angle de la 26e Rue, s’engagèrent dans la Troisième Avenue A, qui décrit une courbe. L’homme grand et gros contemplait derrière la pergola un monument dédié au Mahatma Gandhi, et trois jeunes gens bavardaient à l’angle de la Troisième Avenue A et de la 26e Rue ; tous les quatre regardèrent le couple avec curiosité lorsque l’homme ralentit, s’arrêta, puis se pencha en avant en saisissant ses genoux. La femme jeta un coup d’œil pardessus son épaule, fronça les sourcils d’un air perplexe, puis réduisit son allure et s’immobilisa. L’homme s’accroupit. Elle revint sur ses pas, posa avec sollicitude son bras gauche sur le dos de son compagnon, puis s’adressa à lui en le regardant d’un air préoccupé.
L’homme acquiesça d’un hochement de tête avant de se redresser. Ils s’efforçaient tous les deux de reprendre leur souffle. Elle lui dit quelque chose en regardant l’immeuble de deux étages situé de l’autre côté de la rue. Il fit non de la tête, mais saisit ensuite l’épaule de la femme, comme pour recouvrer son équilibre. Elle le conduisit vers l’immeuble, les sourcils froncés.
Le cube de béton numéro 2406, comportant six appartements — trois donnant sur la rue, trois de l’autre côté -, avait été construit dans les années 1950. Peint en gris clair, il faisait cinquante-cinq mètres de long, dix-huit mètres de large et quatorze mètres de haut. Il jouxtait un terrain où se préparait la construction d’un nouvel immeuble et d’une maison au toit en tuiles rouges. Ce cube de béton paraissait un peu incongru dans un quartier où dominait l’architecture ancienne. Trois balcons avec des portes-fenêtres donnaient sur la rue : un au rez-de-chaussée, un autre au premier et le dernier au deuxième étage.
Le couple emprunta une allée cimentée qui bordait celle réservée aux voitures et menait à un petit hall. Ils entrèrent et se retrouvèrent en face d’une porte ornée du chiffre 1 en cuivre ; sur leur droite, un escalier en marbre menait aux étages supérieurs. La joggeuse appuya sur la sonnette à côté de la porte. Près d’une minute s’écoula avant qu’une grande et belle femme leur ouvrît. Elle portait un corsage blanc à manches courtes, une jupe vert foncé qui descendait jusqu’aux genoux et des talons hauts.
- Oui? demanda en espagnol l’occupante des lieux.



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